Décryptage des besoins des acteurs de l’innovation entre Afrique et Europe

Par Paul Delivet, Technopolis Africa

Comprendre les enjeux clés de l’innovation : une approche fondée sur les besoins

Dans le cadre du lancement du projet Africa Europe Innovation Platform, une étude d’envergure sur les besoins des acteurs de l’innovation a été menée au cours des six derniers mois. Issue de la consultation de plus de 200 acteurs de l’innovation dans 46 pays à travers l’Europe et l’Afrique, cette cartographie met en lumière les défis persistants ainsi que les priorités qui façonnent la coopération en matière d’innovation.

L’étude a ciblé six groupes d’acteurs : les structures d’accompagnement à l’entrepreneuriat (SAE), les entreprises (start-ups, PME et entreprises), les acteurs de la recherche, les décideurs publics et internationaux, les investisseurs, ainsi que les organisations de la société civile. Cette approche visait à aborder l’innovation dans une perspective transverse, avec pour objectif d’étudier ses écosystèmes comme des ensembles interconnectés et interdépendants.

Les freins à la coopération transfrontalière : fragmentation des initiatives et usures des innovateurs

L’un des premiers constats formulés par les acteurs interrogés concerne un besoin de renforcement de la coordination et de l’alignement entre acteurs, plateformes et initiatives de soutien à l’innovation. Cet enjeu s’inscrit dans un une problématique plus large que notre étude souligne à travers cinq obstacles transversaux à la coopération en matière d’innovation :

  1. Un accès limité aux financements, notamment pour les innovateurs africains, avec un besoin de facilitation des mises en relation avec des investisseurs, ainsi que de développement de mécanismes de soutien adaptés aux contextes locaux.

  1. Un écosystème fragmenté et cloisonné, avec un manque de collaboration entre chercheurs, innovateurs, acteurs industriels et autres parties prenantes. Ce défi est particulièrement marqué les pays africain ou l’approche écosystémique de l’innovation est encore trop peu promue.  

  1. Un déficit de visibilité et de pénétration territoriale des acteurs de l’écosystème, trop souvent concentrés dans les capitales et grands centres urbains, et insuffisamment ancrés dans les réalités et besoins des populations locales.

  1. Des mécanismes et initiatives de collaboration généralement adossés à des programmes de durée limitée, limitant l’impact à long terme.

Ces différents freins touchent particulièrement les groupes sous-représentés : femmes entrepreneures, acteurs ruraux, et réseaux communautaires informels, trop souvent marginalisés dans le soutien à l’innovation.

Le “chaînon manquant” entre recherche et marché

Notre étude révèle par ailleurs un déficit structurel dans le parcours entre la recherche académique et la mise sur le marché des innovations. Bien que coexistant, centres de recherche et hubs d’innovation collaborent aujourd’hui trop peu, ne permettant pas d’exploiter pleinement le potentiel d’innovation. Ce « chaînon manquant » est particulièrement problématique dans les secteurs de la santé, de l’agriculture et de la transition énergétique, où l’implication de la recherche académique est nécessaire, et la transversalité essentielle. Les outils de financement et les programmes de soutien à l’innovation ne couvrent pas encore suffisamment cette phase intermédiaire pourtant indispensable dans une vision de long terme d’appui à la recherche à l’innovation.

Cartographie des besoins : typologie d’acteur et besoins prioritaires

En plus de ces défis transverses, notre étude apporte une vision par typologie d’acteurs des besoins des futures parties prenantes d’AEIP. Cette approche a pour objectif de proposer des services et des modalités d’engagement adaptées aux attentes de chacun des maillons de la chaîne de valeur d’innovation.

  • Les structures d’appui à l’entrepreneuriat (SAE) : Incubateurs, accélérateurs, hubs technologiques et centres d’innovation jouent un rôle central en tant qu’intermédiaires dans l’écosystème d’innovation. Malgré un fort dynamisme, avec plus de 600 tech-hubs en Afrique, les SAE rencontrent des défis liés à la soutenabilité de leur modèle économique et aux contextes dans lesquels elles évoluent. Les besoins exprimés incluent notamment la mise en place de mécanismes de financement durables, une meilleure reconnaissance de leur rôle dans les politiques publiques, ainsi qu’un renforcement de la mise en réseau et des opportunités de collaboration.

  • Les start-ups, PME et entrepreneurs : Acteurs moteurs de l’innovation, ils transforment les idées en solutions concrètes. Pourtant, tant en Afrique qu’en Europe, ils rencontrent des difficultés d’accès aux financements et font face à des freins structurels pour le développement de leurs projets. Ces acteurs sont souvent isolés et bénéficient de peu de mécanismes de soutien spécifiques permettant de les connecter aux autres parties prenantes de l’innovation (institutions de recherche, autorités, etc.).

  • Les institutions académiques et de recherche souffrent d’un déficit de financement chronique et d’un manque de valorisation de leurs travaux,avec une faible articulation entre la recherche appliquée et les besoins industriels. Malgré le rôle central qu’elles ont à jouer dans la chaîne de valeur de l’innovation, le manque de ressources dédiées à la mobilité, au transfert de technologie et à la recherche appliquée limite leur potentiel.

  • Les investisseurs et financeurs internationaux : Essentiels au financement de l’innovation, cette catégorie de partie prenante inclut les Venture Capital (VC), business angels, banques, bailleurs publics et institutions de développement. En Afrique, l’écosystème est encore émergent, notamment du côté du secteur privé, avec des défis importants en matière d’identification de projets matures, de gestion des risques et de déficit d’options de sortie pour les investisseurs Le besoin d’instruments financiers adaptés, de développement des complémentarités entre financeurs et d’un meilleur accès aux opportunités a été souligné par l’ensemble des acteurs interrogés.

  • Les autorités publiques et partenaires internationaux ont souligné un besoin de coordination et d’alignement majeur. Avec la volonté notamment de renforcer les outils et mécanismes de suivi et de mieux intégrer les différents maillons de la chaîne de valeur de l’innovation pour guider l’action publique et la mise en place des programmes.

  • La société civile, regroupant ONG, groupes communautaires, usagers finaux et grand public, la société civile un acteur indispensable d’une innovation inclusive et ancrée dans le réel. Trop souvent négligée, elle agit comme intermédiaire entre technologies et communautés. Les répondants issus de la société civile, principalement en Afrique subsaharienne, ont également mis en avant la nécessité de renforcer la participation inclusive, la reconnaissance institutionnelle et le soutien aux initiatives citoyennes.

Conclusion : AEIP comme catalyseur de connexions 

Nous proposons de considérer les besoins comme une première étape vers la conception de solutions durables pour appuyer la recherche, l’innovation, et la coopération entre l’Afrique et l’Europe. L’étude souligne également la nécessité de changer de paradigme, pour promouvoir les infrastructures partagées plutôt que les projets ponctuels, afin de mieux s’adapter aux réalités locales et de répondre aux attentes des acteurs de l’innovation.  

La plateforme AEIP représente une des réponses à cette ambition en se positionnant comme un levier de coopération et un catalyseur d’innovation entre l’Afrique et l’Europe. Elle n’a pas vocation à centraliser, mais à relier. L’un des piliers stratégiques de la plateforme AEIP est de capitaliser sur l’effet multiplicateur en connectant les « réseaux de réseaux ».

Ces conclusions guideront la conception et le développement de l’AEIP, en veillant à ce qu’il soit ancré dans les besoins des utilisateurs, inspiré des bonnes pratiques et conçu pour être durable.

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